La solidité d’une amitié se révèle parfois le jour où l’on n’a plus la force de faire semblant et où il devient nécessaire de compter sur l'autre. Quelqu'un qui répond présent, qui écoute, qui s’assoit près de nous, qui accepte de rester sans avoir de solution. Alors, ce qui s’était tissé imperceptiblement au fil des journées ordinaires devient inestimable.
«Comme l'époux tardait, elles s'assoupirent toutes et s'endormirent .» (Mt 25, 1-13)
Lorsque tout va bien, nous pensons rarement à nos réserves d'énergie ou de courage. La santé est là, les projets avancent, les journées se remplissent. Nous profitons de la vie comme elle se présente.
Puis une maladie, un deuil ou une séparation vient interrompre ce mouvement. Il faut alors trouver la force de se lever, de répondre au téléphone, de traverser une journée, dont nous nous surprenons à compter les heures et les minutes.
Nous découvrons alors la valeur de certaines présences. Une amitié entretenue sans arrière-pensée. Une relation familiale à laquelle nous avons donné du temps. Quelqu’un avec qui nous pouvons partager notre inquiétude ou notre fardeau devenu trop lourd.
Il arrive aussi qu’une parole nous revienne. Nous l’avions souvent entendue, sans savoir qu’elle deviendrait un jour si importante. Elle nous accompagne maintenant, au moment où nous en avons besoin.
Dans une maison devenue silencieuse, savoir que l’on peut appeler quelqu’un change parfois la manière dont on vivra la soirée. Nous avons un nom à prononcer, une voix à retrouver qui vient briser l'isolement. Ce lien existait bien avant que nous en découvrions la force.
Dans l’Évangile de ce dimanche, Jésus met en scène dix jeunes filles qui attendent l’époux pour l’accompagner aux noces. Toutes ont leur lampe. Certaines ont emporté de l’huile en réserve. L’attente se prolonge, et toutes s'endorment. Même les prévoyantes.
Ce détail attire mon attention. Jésus connaît notre fatigue. La foi ne nous épargne ni les épreuves ni les moments où nous manquons d’élan. Nous pouvons aimer Dieu et avoir du mal à prier. Continuer à lui faire confiance tout en nous sentant démunis.
Lorsque l’arrivée de l’époux est annoncée, toutes se réveillent. C’est alors que la réserve prend son importance : elle permet de préparer les lampes et de partir à sa rencontre.
Certaines choses se construisent lentement. Une amitié demande des conversations, des gestes d’attention, des présences gratuites, de la patience, parfois des pardons. La confiance grandit lorsque nous découvrons que nous pouvons compter sur quelqu’un.
Notre relation avec Dieu connaît aussi cette lente croissance. Une prière apprise dans l’enfance. Une page d’Évangile retenue parce qu'elle nous a touché. Un silence où nous lui confions ce que nous vivons. Ces gestes peuvent sembler modestes. Ils donnent pourtant une place à sa présence dans notre vie. Dieu nous rejoint d'abord dans notre quotidien.
Il nourrit aujourd’hui en nous ce qui pourra nous porter demain.
Nos réserves de foi, d’espérance et d’amour grandissent ainsi, lentement et discrètement, souvent à notre insu. Nous en découvrons parfois la profondeur lorsque nos forces habituelles ne suffisent plus.
Je retrouve quelque chose de cette promesse dans La Madeleine à la veilleuse de Georges de La Tour. Peinte vers 1642-1644, cette huile sur toile est conservée au musée du Louvre, à Paris.
Prenez le temps de bien la regarder.
La tête appuyée sur une main, Madeleine tourne le visage vers la flamme. L’autre main repose sur un crâne posé sur ses genoux, rappel de notre condition mortelle. Sur la table, des livres et un crucifix évoquent la lecture et la prière.
La veilleuse éclaire le visage au milieu de la pénombre. Sa flamme elle-même est fragile.
J’y vois une rencontre silencieuse entre notre fragilité et la lumière du Christ. Comme dans la parabole, cette petite flamme a besoin d’être nourrie pour durer. Le Christ vient à ma rencontre avec sa lumière. Et la mienne, aussi petite soit-elle, devient le signe que je l’attendais, que j’espérais sa venue.
Peut-être que ce tableau vous inspire autre chose? Laissez-vous interpeler par la beauté et la lumière qui se dégage de l'oeuvre.
Nous ne savons pas toujours ce qui permet à une personne de tenir. Nous ignorons les prières, les fidélités, les sacrifices et les présences qui l’ont soutenue au fil des années.
Derrière un visage fatigué, se trouve parfois une longue histoire d’amour reçu et donné.
Une mère qui savait écouter. Un ami resté proche. Une communauté qui a ouvert ses portes et accueilli sans préjugés ou exclusion. Une personne qui nous a appris à demander de l’aide. Nous continuons de porter en nous quelque chose de ces rencontres.
Et lorsque nos réserves semblent épuisées, nous pouvons encore recevoir. Dieu peut nous rejoindre par quelqu’un qui frappe à notre porte. Même après avoir fait de notre mieux, nous avons besoin, à notre tour, d’être soutenus.
Nos journées ordinaires nous offrent des occasions de prendre soin de ces liens. Un appel, une visite, un temps de prière. Un engagement pour la justice ou une présence auprès de quelqu’un qui se sent seul.
Ces gestes possèdent déjà leur valeur lorsqu'on les pose aujourd'hui. Nous pouvons les vivre simplement, avec la confiance que quelque chose grandit à travers eux, pour demain.
Lorsque viendra la nuit, un temps d'épreuve ou un obstacle, ce que nous avons reçu et cultivé pourra nous aider à trouver la lumière, à reconnaître un visage, celui d’un ami, et peut-être, à travers lui, celui du Christ.
Oui, la parabole se termine durement sur une porte fermée. Elle cherche à nous rappeler l’urgence de répondre à l’invitation et d'être prêt. Mais elle ne dit pas, à elle seule, tout de la miséricorde de Dieu.
Car de combien d'huile avons-nous besoin pour que cette rencontre puisse se produire? Autant que de levain pour faire lever la pâte? Que de sel pour saler? Ou encore autant que de lumière pour éclairer un simple visage au cœur de la nuit...
Nous pouvons prendre cet appel au sérieux et confier au Christ la pauvreté de nos réserves. Mais en même temps, tout nous invite aujourd'hui encore à recevoir, aimer, recommencer.
Alors, cette semaine, quel geste, quelle parole, quelle personne pourrait m'aider à mettre un peu d'huile dans ma lampe?
Claude Pigeon, prêtre