Dieu voit déjà ce qui grandit
Il nous arrive de juger trop vite.
Une personne. Une situation. Ou parfois… nous-mêmes.
Il faut parfois laisser un peu de temps à la vie avant de savoir ce qui est réellement en train de pousser.
« Laissez-les pousser ensemble jusqu'à la moisson. » (Mt 13, 24-43)
La semaine dernière, je vous racontais mes premiers pas comme apprenti jardinier.
Depuis mon arrivée à Gatineau, j'ai découvert avec bonheur le plaisir de voir pousser des fleurs… mais aussi l'humilité qu'exige le jardinage.
Cette semaine, j'aimerais vous partager un autre apprentissage.
Au printemps, lorsque les premières pousses apparaissent dans les plates-bandes, tout se ressemble un peu.
Les jeunes vivaces, les mauvaises herbes, les plantes qui se ressèment naturellement… rien n'est encore très clair.
Comme bien des jardiniers débutants, il m'est arrivé de regarder certaines petites pousses en me disant :
« Ça, c'est sûrement une mauvaise herbe. »
Et je les arrachais.
Quelques semaines plus tard, je découvrais que j'avais éliminé... une fleur.
Depuis, je me méfie davantage de mes certitudes de jardinier.
J'ai appris qu'il faut parfois laisser le temps révéler ce qui est vraiment en train de pousser.
En relisant l'Évangile de ce dimanche, je me suis dit que Dieu agit souvent ainsi avec nous.
Une patience qui sauve.
Dans la parabole de l'ivraie, les serviteurs veulent intervenir rapidement.
Leur raisonnement paraît logique.
Puisqu'il y a de mauvaises herbes, pourquoi attendre ?
Pourquoi ne pas les arracher immédiatement ?
La réponse de Jésus surprend:
« Laissez-les pousser ensemble jusqu'à la moisson. »
Ce n'est pas de l'indifférence.
C'est de la patience.
Parce qu'en voulant tout régler trop vite, on risque aussi d'arracher le bon grain.
Cette parole ne parle pas seulement d'un champ.
Elle parle de notre manière de regarder les autres.
Elle parle aussi de la manière dont nous nous regardons nous-mêmes.
Nous sommes souvent prompts à conclure.
À nous décourager.
À croire que certaines personnes ne changeront jamais.
Ou que certaines parties de notre propre vie sont définitivement perdues.
Et pourtant, Dieu continue de regarder autrement.
Dieu ne renonce jamais trop vite à ce qui peut encore grandir.
Voilà peut-être l'une des plus belles promesses de cette parabole.
Dieu ne voit pas seulement ce que nous sommes aujourd'hui.
Il voit déjà ce que nous pouvons devenir.
Là où nous ne remarquons qu'une pousse fragile, lui aperçoit déjà la fleur.
Là où nous voyons des limites, lui discerne une promesse.
Sa patience n'est pas de la passivité. Elle est un acte de confiance.
Une oeuvre à contempler
Cette méditation m'a conduit vers "Le Jardin de l'hôpital Saint-Paul", peint par Vincent van Gogh en mai 1889, peu après son arrivée à l'hôpital psychiatrique de Saint-Rémy-de-Provence. L'œuvre est aujourd'hui conservée au Musée Van Gogh d'Amsterdam.
À cette période de sa vie, Van Gogh traverse une profonde souffrance psychique. Le jardin de l'hôpital devient pourtant un lieu d'observation, de paix et de création. Il y peint inlassablement les arbres, les allées, les fleurs et les mouvements de la lumière.
Dans ce tableau, rien n'est parfaitement ordonné.
Les arbres semblent se courber sous le vent.
Les chemins serpentent entre les massifs.
Quelques silhouettes se promènent discrètement.
Les verts éclatants, les bleus lumineux et les touches de jaune donnent au jardin une étonnante vitalité.
Van Gogh ne cherche pas à peindre un jardin idéal.
Il peint un jardin vivant.
Un jardin où tout est encore en mouvement.
En le contemplant, je me suis surpris à faire un rapprochement avec l'Évangile.
Comme le maître de la parabole, Van Gogh semble regarder au-delà des apparences. Il voit la vie à l'œuvre.
Même lorsque tout n'est pas achevé.
Même lorsque tout paraît encore fragile.
Son regard rejoint, d'une certaine manière, celui de Dieu.
Un regard qui ne s'arrête pas à l'inachevé, mais qui discerne déjà ce qui est en train de grandir.
Je vous invite à prendre quelques instants pour contempler ce tableau.
Laissez votre regard suivre les chemins.
Observez les arbres. La lumière. Les couleurs.
Puis revenez doucement vers votre propre vie.
Peut-être découvrirez-vous, vous aussi, que Dieu continue patiemment de faire grandir quelque chose de beau là où vous ne voyez encore qu'une simple pousse.
Il sera alors temps de se poser la question:
Quelle réalité de ma vie ai-je peut-être jugée trop rapidement ? Et si Dieu m'invitait aujourd'hui à attendre un peu avant de conclure… parce qu'il voit déjà ce que je ne vois pas encore ?
Claude Pigeon, prêtre