Claude Pigeon, prêtre
23 Jan
23Jan

« Le peuple qui habitait dans les ténèbres a vu une grande lumière. » (Mt 4, 12-23)

 L’Évangile de ce dimanche nous montre Jésus au tout début de sa mission. Jean-Baptiste vient d’être arrêté : l’atmosphère est lourde, incertaine. Et pourtant, Jésus ne recule pas. Il se met en route. Il quitte Nazareth et va habiter en Galilée, une région périphérique, méprisée, marquée par les invasions successives. Et c’est précisément là que s’accomplit la prophétie d’Isaïe : « Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu se lever une grande lumière. »

Jésus devient cette lumière attendue. Il appelle des personnes ordinaires, des pêcheurs en pleine journée de travail. C’est sur leur terrain, au cœur de leur vie, que Jésus enseigne, guérit, relève. Il apporte la lumière dans les zones d’ombre de notre humanité. Nos « Galilées » à nous, ce sont nos fragilités, nos fatigues, nos souffrances, nos relations blessées. Ce sont ces lieux-là que Dieu privilégie pour faire se lever sa lumière. L’Évangile lie deux actions essentielles : annoncer et guérir. L’annonce du Royaume est indissociable de la guérison, de la libération des cœurs et des luttes contre les injustices.

L’artiste Michelangelo Merisi da Caravaggio (1571–1610) est l’un des maîtres du baroque italien. Il révolutionne la peinture par son réalisme cru, ses contrastes violents de lumière et d’ombre, et sa manière de faire entrer l’Évangile dans la vie quotidienne.

La Vocation de saint Matthieu (1599-1600) est l’une de ses œuvres les plus célèbres. Elle fut peinte pour la chapelle Contarelli de l’église Saint-Louis-des-Français à Rome. Elle fait partie d’un cycle de trois toiles consacrées à Matthieu : sa vocation, son martyre et son inspiration.

L’appel de Matthieu illustre la scène rapportée en Mt 9,9 où le collecteur d’impôts est assis à son poste de péage. Caravage transpose la scène dans une taverne du XVIᵉ siècle où l'on observe des personnages qui portent des vêtements contemporains. Il veut montrer que l’appel de Dieu se produit dans la vie réelle, dans nos lieux ordinaires.

La scène est figée comme un moment suspendu à ce moment décisif de l’appel du disciple. À droite, Jésus entre discrètement, presque dans l’ombre. Il pointe la main vers Matthieu, un geste inspiré de la main d’Adam dans la chapelle Sixtine. À gauche, Matthieu, surpris, se désigne du doigt : « Moi ? » Autour de lui, les autres continuent de compter l’argent, indifférents, comme tant d’autres le sont à notre expérience spirituelle. C’est l’image même de la grâce : elle surgit dans un moment banal, et tout bascule pour la personne qui perçoit l’appel et répond, tandis que les autres détournent le regard.

Dans ce tableau, tout se joue dans le jeu de lumière qui devient le véritable protagoniste de l’œuvre. Un rayon oblique traverse la pièce et tombe directement sur Matthieu. Cette lumière ne vient pas de la fenêtre : elle vient du Christ. Elle symbolise exactement la prophétie d'Isaïe : « une lumière se lève sur ceux qui habitent le pays de l’ombre. »

Caravage utilise le clair-obscur pour opposer la nuit du péché, de l’habitude ou de l’argent à la lumière de l’appel, de la liberté et de la conversion. La lumière ne force pas : elle révèle. Elle ne détruit pas l’ombre : elle la transfigure.

Ce matin, Jésus appelle des hommes ordinaires, dans une région obscure et périphérique, et y fait lever la lumière par l’annonce du Royaume et par les guérisons qu’il opère. Dans son tableau, Caravage montre Matthieu, plongé dans l’ombre, visité par une lumière qui l’appelle à se lever. Sa guérison à lui est spirituelle, comme elle l’est souvent pour nous. Ici se rejoignent la page d’Évangile et notre tableau du jour : Dieu nous rejoint dans nos périodes de nuits, sa lumière surgit dans notre ordinaire. Toute vocation naît d’un regard, d’un geste, d’une présence. Ce que Jésus fait en Galilée, Caravage le peint dans une taverne romaine de son époque. C’est dans notre aujourd’hui que la lumière se lève et que nous sommes appelés à nous mettre en route, à la suite du Christ.

Bon dimanche!

Claude Pigeon, prêtre

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