« Dès que Jésus fut baptisé… les cieux s’ouvrirent » (Mt 3, 13-17)
Le cycle de Noël prend aujourd’hui fin avec un saut temporel de 30 ans. Nous passons de Bethléem aux bords du Jourdain, après une vie discrète de préparation à Nazareth. Nous voici au bord du Jourdain. Jésus a choisi notre condition humaine et il l’assume déjà: il descend dans les eaux du Jourdain. Il se place dans la file des pécheurs, non pour cautionner le mal ou pour être purifié, mais pour rejoindre nos fragilités, nos contradictions, nos combats intérieurs. Le Baptême du Seigneur n’est pas une scène décorative ou festive : c’est l’acte par lequel Dieu s’engage dans notre monde tel qu’il est, avec ses zones d’ombre, ses blessures, ses défis d’hommes et de femmes bien incarnés.
En sortant de l’eau, Jésus porte avec lui toute notre humanité. Et lorsque la voix du Père proclame : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé », c’est aussi notre dignité qui est relevée. Dans ce geste inaugural, le Père de Jésus, que Jésus nous révélera être aussi notre Père, affirme qu’aucune de nos obscurités n’est trop lourde pour Lui, aucune de nos eaux troubles n’est trop profonde pour qu’il y plonge. Le Baptême du Christ est la déclaration que Dieu ne nous regarde jamais de loin : il marche avec nous, dans nos luttes les plus profondes, pour que nous puissions entendre au cœur de nos vies : « Tu es mon enfant bien-aimé. En toi, je trouve ma joie. »
Dans cet esprit, mon choix d’illustration pour cette scène nous conduit à Jacopo Tintoretto, maître vénitien du XVIᵉ siècle. L’artiste est connu pour son style dramatique, ses compositions dynamiques et son usage audacieux de la lumière. Son Baptême du Christ (vers 1580), aujourd’hui conservé comme retable dans l’église San Silvestro à Venise, est l’une de ses interprétations les plus saisissantes du mystère.
Rien n’est semblable ici aux représentations douces ou festives. Tintoretto situe la scène dans un paysage rude, presque austère, dominé par l’eau, un élément qui, dans cette œuvre, prend une importance symbolique majeure. Le ciel semble lourd, chargé, comme si la création elle-même retenait son souffle. Les couleurs sont profondes, parfois sombres : des bruns terreux, des bleus denses, des verts assombris. L’atmosphère n’est pas celle d’une célébration familiale, mais d’un monde en attente, d’une humanité en quête de lumière.
Au centre, Jésus s’incline dans l’eau, humble, vulnérable, pleinement solidaire de notre condition humaine. Jean-Baptiste, penché vers lui, accomplit le geste qui ouvre une ère nouvelle. Et puis, il y a cette lumière. Une lumière oblique, presque fragile, qui descend du ciel et vient toucher le Christ. Elle jaillit de l’Esprit, représenté sous forme d’une colombe, fidèle au texte de Matthieu proclamé en ce dimanche. La lumière ne dissipe pas totalement les ombres, mais elle les traverse. Elle ne nie pas la dureté du monde, mais elle l’habite. C’est une lumière qui s’engage, qui se risque, qui ose entrer dans la nuit.
Ce que l’Évangile proclame en ce dimanche, Tintoretto le met en peinture : Dieu ne contourne pas nos réalités, il y entre. Dans la scène du Jourdain comme dans la toile vénitienne, une même vérité est exposée : le monde est parfois sombre, nos vies sont traversées de luttes, nos eaux sont parfois lourdes, mais c'est dans ces eaux-là que Dieu descend et nous rejoint.
Le récit du Baptême du Christ est bien plus qu’une belle histoire destinée à donner du sens à nos liturgies baptismales, celles qui rassemblent enfants, parents, familles et amis dans nos communautés paroissiales. C’est le moment où Dieu choisit de se solidariser avec notre humanité blessée. Tintoretto, par l’usage dramatique qu’il fait de la lumière, nous rappelle que la grâce ne brille pas seulement dans les instants faciles : elle éclate surtout là où nous en avons le plus besoin. Nous avons parfois oublié que le baptême est d’abord une plongée qui traverse la mort pour devenir passage vers la Vie.
Cette lumière qui touche Jésus dans ce tableau annonce déjà la lumière pascale : celle qui traverse la nuit sans l’effacer, celle qui éclaire sans écraser, celle qui dit à chacun de nous : « Je viens dans ta réalité telle qu’elle est. Je marche avec toi. Je suis la lumière qui ne s’éteint pas. » Voilà une bonne raison de nous réjouir en célébrant le Baptême du Seigneur !
Bon dimanche!
Claude Pigeon