Claude Pigeon, prêtre
30 Jan
30Jan

Un enfant lance une fusée de détresse pendant que l’eau monte autour de lui. Cette fresque urbaine de l'artiste Banksy n’est pas une fiction. C’est une question posée à notre conscience. Les Béatitudes ne sont pas un idéal lointain. Elles sont une manière d’habiter le monde autrement, là où la dignité humaine est menacée. Voici ma méditation du dimanche à la croisée de l’Évangile et de l’art, pour ce 4e dimanche du Temps de l’Église. Détournerons-nous le regard… ou accepterons-nous d’être déplacés intérieurement ?

« Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice, car le Royaume des Cieux est à eux. » (Mt 5,1-12a)

Les Béatitudes nous placent d’emblée sur un chemin exigeant. Lorsque Jésus les proclame, il ne propose pas une série de belles maximes destinées à consoler les cœurs fatigués. Il invite à choisir un chemin de vie.

« Heureux les pauvres », dit-il, non parce que la pauvreté est une valeur en soi, mais parce que c’est dans le dépouillement de nos fausses sécurités, dans l’attention portée aux plus petits, que se révèle la présence de Dieu. Et Jésus ajoute : « Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice, car le Royaume des Cieux est à eux». L’appel du Christ n’a rien de mièvre ni d’idéalisé ; il ne ressemble en rien à un opium spirituel destiné à endormir les consciences.

La semaine dernière, les évêques catholiques des États-Unis ont publié un message solennel pour défendre les migrants et les pauvres. Ils dénoncent la déshumanisation et l’instrumentalisation de la peur, et appellent à une politique migratoire plus juste. Ils rappellent surtout que l’Église ne peut rester silencieuse devant la souffrance des plus fragiles, car l’amour du prochain n’est pas une option : il est au cœur même de l’Évangile.

Lorsque les évêques choisissent aujourd’hui de se tenir aux côtés des migrants et des pauvres, ils ne font pas de la politique au sens partisan du terme. Ils témoignent de l’Évangile vivant. Jésus lui-même s’identifie à l’étranger, au prisonnier, au malade, à celui qui est rejeté. Sortir de soi, renoncer à un certain confort, accepter parfois l’incompréhension ou l’opposition : voilà le chemin paradoxal où se découvre la vraie joie promise par le Christ.

Cette voix ne résonne d’ailleurs pas dans le vide. Dans différents contextes, des responsables chrétiens d’autres confessions, ainsi que des leaders juifs et musulmans, ont également rappelé ce devoir moral fondamental : défendre la dignité des pauvres et des migrants. Là où l’être humain est menacé, la foi authentique — quelle que soit sa tradition — ne peut rester neutre. C’est précisément là que les Béatitudes prennent chair : dans ce choix courageux d’aimer sans condition, même lorsque cela dérange, même lorsque c’est exigeant.

L’œuvre de l’artiste de rue britannique Banksy, intitulée The Migrant Child ou The Venice Child, illustre avec une force saisissante cet appel évangélique. Réalisée dans la nuit du 8 au 9 mai 2019 sur un mur du Palazzo San Pantalon à Venise, elle montre un enfant tenant une fusée de détresse rose vif. L’enfant est peint en noir et blanc, sans identité précise : il pourrait être n’importe quel enfant, n’importe quel pauvre, n’importe quel migrant. L’eau monte à ses pieds, silencieuse mais menaçante. Il ne crie pas, il ne fuit pas, il ne se défend pas. Il signale simplement sa présence et semble attendre qu'on l'aide. Le rose éclatant de la fusée tranche avec la grisaille du décor comme un cri de vie lancé dans l’indifférence ambiante. Ce n’est pas une arme, ce n’est pas un slogan : c’est un appel. Les œuvres de Banksy ne sont pas des prédications ; elles posent une question morale et placent le spectateur que nous sommes devant une responsabilité.

Cette image agit comme une Béatitude peinte sur un mur. Elle nous place devant une question simple et inconfortable : allons-nous voir cet enfant, allons-nous entendre son appel, allons-nous répondre ? Comme dans l’Évangile, le pauvre n’est pas idéalisé. Il est là, réel, vulnérable, exposé. Et Dieu reconnaît sa souffrance. Mais les Béatitudes ne nous demandent pas de compatir à distance ; elles nous appellent à nous laisser déplacer, parfois à nous déranger, pour que la justice et la dignité aient le dernier mot, sans tarder. Heureux ceux qui ont faim et soif de justice. Heureux ceux qui entendent cet appel et y répondent.

Peut-être que la première leçon des Béatitudes aujourd’hui consiste simplement à refuser de détourner le regard. À rester là. À voir. À écouter. Et à poser, chacun à notre mesure, un geste qui rend le monde un peu plus habitable pour les plus fragiles. Cela me semble un appel urgent dans le contexte géopolitique et social actuel.

Qu'en pensez-vous?

Bon dimanche!

Claude Pigeon, prêtre

Février 2026

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