Il y a des mots qui passent presque inaperçu.
Ils ne comptent qu'une ou deux lettres.
On les prononce sans y penser.
Et pourtant, ils révèlent parfois toute une manière de regarder la vie.
Il y a quelques jours, en méditant l'Évangile de ce dimanche, je me suis arrêté sur un tout petit mot.
Un mot que j'avais lu des dizaines de fois sans vraiment le remarquer: "Que".
Depuis, il ne cesse de m'accompagner.
« Nous n'avons ici que cinq pains et deux poissons. Jésus leur dit : "Apportez-les-moi." » (Mt 14, 13-21)
Les disciples viennent de faire leurs calculs.
Une foule immense est devant eux.
Ils savent bien que cinq pains et deux poissons ne suffiront jamais pour nourrir toute cette foule.
Leur réponse est logique. Prudente. Réaliste.
Pourtant, un détail retient mon attention.
Ils ne disent pas simplement :« Nous avons cinq pains et deux poissons. »
Ils disent : « Nous n'avons ici QUE cinq pains et deux poissons. »
Ce petit mot change tout.
Il ne décrit plus seulement une réalité.
Il exprime déjà un jugement.
Ce qu'ils possèdent leur paraît insignifiant. Insuffisant. Trop petit pour être utile.
Je me demande si nous ne faisons pas souvent la même chose en regardant nos propres vies ou les moyens dont nous disposons.
Nous regardons notre temps. Notre santé. Nos qualités. Nos ressources. Notre âge. Notre énergie.
Et nous ajoutons presque spontanément ce petit mot : « Je n'ai que… »
Je n'ai que quelques années avant la retraite.
Je n'ai que cette santé.
Je n'ai que ce salaire.
Je n'ai que cette famille.
Je n'ai que ce talent.
Comme si notre regard se portait d'abord sur ce qui manque avant d'accueillir ce qui est déjà là.
C'est ici que l'Évangile prend une direction inattendue.
Jésus ne reproche pas aux disciples leur pauvreté.
Il ne leur demande pas de trouver d'autres pains.
Ni de chercher davantage de poissons.
Il répond simplement :« Apportez-les-moi. »
Cette phrase est d'une simplicité désarmante.
Dieu ne commence jamais par ce que nous n'avons pas.
Il commence toujours par ce que nous sommes capables de lui remettre.
Le miracle n'apparaît pas soudainement au moment où les pains se multiplient.
À mes yeux, il commence quelques instants plus tôt.
Au moment où les disciples acceptent de déposer entre les mains de Jésus ce qui leur semblait dérisoire.
C'est peut-être cela, la foi.
Non pas croire que nous avons assez.
Mais croire que Dieu peut faire quelque chose avec ce que nous avons déjà.
Dieu ne nous demande pas d'avoir davantage. Il commence toujours par ce que nous lui apportons.
Cette Bonne Nouvelle me rejoint profondément.
Elle enlève une pression que nous portons souvent sans nous en rendre compte.
Nous croyons devoir être meilleurs.
Plus compétents. Plus disponibles.
Plus généreux. Plus forts.
L'Évangile nous invite ailleurs.
À offrir ce qui est déjà là.
Même si cela nous paraît bien peu.
Pour accompagner cette méditation, j'ai choisi Breakfast Under the Big Birch (Petit-déjeuner sous le grand bouleau) de Carl Larsson, peint vers 1896 et conservé au Carl Larsson-gården, à Sundborn, en Suède.
Carl Larsson est l'un des peintres suédois les plus aimés. Avec son épouse Karin, artiste elle aussi, il transforme leur maison familiale en un véritable laboratoire de beauté.
Ses tableaux ne racontent pas les grands événements de l'histoire. Ils célèbrent la vie quotidienne : les repas, les enfants, les saisons, les jardins, la lumière qui traverse une fenêtre.
Cette simplicité explique sans doute pourquoi ses œuvres continuent de toucher autant de personnes.
Dans ce tableau, une famille est réunie autour d'une table dressée sous un immense bouleau.
Aucun décor fastueux ou spectaculaire.
Aucune richesse ostentatoire.
Quelques assiettes. Du pain. Des boissons. Des conversations. La lumière d'un matin d'été. Le grand arbre déploie ses branches comme un toit naturel qui protège cette scène paisible.
Rien ne cherche à impressionner. Tout invite à une présence bienveillante.
En regardant ce tableau, on comprend peu à peu que l'abondance ne dépend pas d'abord de la quantité.
Elle naît de la qualité de la présence.
De la gratitude. De la joie simple d'être ensemble.
C'est exactement ce que j'entends dans l'Évangile de ce dimanche.
Les disciples regardent ce qui manque.
Larsson nous apprend à regarder ce qui est déjà là.
Et Jésus nous invite à lui faire confiance avec ce peu.
Je vous encourage à prendre quelques minutes pour vous laisser imprégner par cette œuvre.
Laissez votre regard circuler lentement d'un personnage à l'autre.
Ne cherchez pas un détail extraordinaire.
Ressentez et goûtez simplement cette paix d'une simple rencontre de famille qui partage un repas sous le soleil d'été.
Peut-être découvrirez-vous que le vrai miracle commence souvent bien avant que quelque chose change autour de nous.
Il commence lorsque notre regard change.
Quel est ce « que… » qui revient souvent dans ma manière de parler de moi-même ou de ma vie ?
Et si c'était précisément ce peu que le Seigneur m'invitait aujourd'hui à lui offrir, pour qu'il en fasse quelque chose de neuf, de beau… et peut-être même de grand ?
Claude Pigeon, prêtre