Claude Pigeon, prêtre
25 Aug
25Aug

Quand une fenêtre s’ouvre...

Il y a des choses que nous avons du mal à laisser derrière nous. 

Non pas parce que nous refusons d’avancer, mais parce qu’elles ont compté. Elles ont fait partie de notre histoire, de nos rêves, parfois même de notre identité. 

Et pourtant, vivre nous demande parfois de consentir à ce qu’une porte se ferme… pour découvrir qu’une fenêtre est peut-être déjà ouverte ailleurs.

« Qui veut sauver sa vie la perdra, mais qui perd sa vie à cause de moi la trouvera (Mt 16, 21-27). »

"Laisser derrière soi"... Cette parole de Jésus peut sembler dure.

 Et lorsque nous entendons "Perdre sa vie pour la trouver", cela évoque facilement le renoncement, la perte et le sacrifice...

Mais avec les années, cette parole prend peut-être une autre couleur.

La vie elle-même nous apprend que nous ne pouvons pas tout garder. 

Il arrive un moment où un enfant quitte la maison. Une carrière se termine. Une relation change. Un projet auquel nous tenions ne se réalisera pas. Notre corps nous rappelle que nous n’avons plus vingt ans. Une manière de vivre, de penser ou de nous définir ne nous correspond tout simplement plus. 

Ces passages ne sont pas toujours faciles. Nous pouvons savoir très bien, dans notre tête, qu’une étape est terminée, alors que notre cœur, lui, continue de regarder derrière. Et ce n’est pas nécessairement mauvais...

Ce qui a été beau mérite d’être aimé. Ce qui a compté mérite d’être honoré. Mais honorer ce qui a été ne signifie pas devoir s'y accrocher. 

C’est peut-être là que la parole de Jésus devient une Bonne Nouvelle. 

Il ne nous invite pas à mépriser notre vie. Il nous invite à ne pas tellement nous y agripper que nous devenions incapables d’accueillir ce qui veut encore naître. 

Ce que Dieu nous invite à laisser derrière nous n’est pas toujours une perte. Cela peut devenir l’espace où une vie nouvelle commence.

Quand une porte se ferme...

Nous connaissons tous cette expression : quand une porte se ferme, une autre s’ouvre...

Dans la réalité, ce n’est pas toujours aussi simple. Il arrive qu’une porte se ferme et que nous ne voyions absolument rien s’ouvrir. Nous restons quelque temps sur le seuil. Entre ce qui était et ce qui sera. Et nous aimerions bien connaître la suite avant de consentir à avancer. 

La foi ne nous donne pas toujours cette assurance. Dieu ne déroule pas devant nous le plan complet des prochaines années. Il ouvre parfois simplement un passage. Une possibilité. Une rencontre. Un désir nouveau. Une petite lumière. Une fenêtre. Et il nous laisse regarder. 

Une œuvre à contempler

Pour accompagner cette méditation, j’ai vous propose d'approfondir Fenêtre ouverte, Collioure, peinte par Henri Matisse en 1905 et aujourd’hui conservée à la National Gallery of Art, à Washington.

Matisse séjourne alors à Collioure, petit port méditerranéen du sud de la France. Il traverse lui-même une période de recherche et d’audace artistique. Cette petite toile sera présentée au Salon d’Automne de Paris en 1905, lors de cette exposition devenue célèbre où les couleurs éclatantes de Matisse et de quelques autres peintres contribueront à la naissance du fauvisme

Regardez cette fenêtre. Elle occupe presque toute la composition. Les battants sont grands ouverts. À l’extérieur, on aperçoit le port, les voiliers et la mer. Mais Matisse ne cherche pas à reproduire fidèlement ce qu’il voit. Les couleurs débordent du réel. Des roses. Des verts. Des bleus. Des oranges. La lumière semble entrer dans la pièce autant que notre regard cherche à en sortir. La frontière entre l’intérieur et l’extérieur devient presque incertaine. C’est ce qui me touche dans cette œuvre. 

La fenêtre est ouverte, mais personne ne nous oblige à la franchir. Nous pouvons rester à l’intérieur. Nous pouvons regarder. Nous pouvons prendre notre temps. Mais quelque chose est désormais possible. Et je trouve particulièrement beau que Matisse peigne cette fenêtre ouverte au moment même où, dans son parcours d’artiste, une fenêtre s’ouvre pour lui. Il est en train de quitter une certaine manière de peindre pour explorer une liberté nouvelle dans l’usage de la couleur. Fenêtre ouverte, Collioure est justement considérée comme une œuvre importante de ce tournant. 

Voilà pourquoi cette peinture me semble dialoguer si naturellement avec l’Évangile de ce dimanche. Jésus ne nous dit pas que perdre est facile. Il ne nous demande pas d’effacer ce qui a été. Il nous rappelle simplement que nous pouvons parfois tellement vouloir retenir notre vie que nous finissons par l’empêcher de continuer. 

La foi consiste peut-être aussi à croire ceci : ce qui s’achève n’épuise pas tout ce que Dieu peut encore faire de notre vie. Une porte peut être réellement fermée. Une page réellement tournée. Une perte réellement douloureuse. Et pourtant, quelque part, une fenêtre peut encore s’ouvrir. Pas nécessairement sur le paysage que nous avions imaginé. Mais sur un horizon que nous n’avions pas encore aperçu. 

Prenez quelques instants pour contempler la fenêtre de Matisse. Regardez l’intérieur. Puis la fenêtre. Puis laissez votre regard aller jusqu’à la mer. Et demeurez simplement là un moment. 

Pour poursuivre la réflexion Y a-t-il dans ma vie une porte fermée devant laquelle je demeure encore ? Et si, plutôt que d’essayer une fois de plus de l’ouvrir, je prenais le temps de regarder autour de moi… Quelle fenêtre est peut-être déjà ouverte ?

Claude Pigeon, prêtre

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