Il nous arrive de recevoir des autres des choses que nous n’avons jamais demandées.
Une parole qui blesse. Une critique. Une déception. Un geste qui crée une distance. Nous ne choisissons pas toujours ce que les autres déposent dans notre vie. Mais nous pouvons choisir ce que nous allons en faire.
« Si ton frère a commis un péché contre toi, va lui faire des reproches seul à seul. S’il t’écoute, tu as gagné ton frère. » (Mt 18, 15-20). »
Gagner son frère
J’aime beaucoup cette expression de Jésus : « Tu as gagné ton frère. »
Parce qu’il y a deux manières de vouloir gagner. Nous pouvons vouloir gagner une discussion. Avoir le dernier mot. Démontrer que nous avions raison. Rendre à l’autre ce qu’il nous a fait. Et peut-être gagnerons-nous. Mais nous risquons aussi de perdre la personne.
Jésus propose un autre chemin. Il dit d’abord : « Va. » N’attends pas nécessairement que l’autre fasse le premier pas. Ne laisse pas la blessure devenir tranquillement une distance, puis un mur. Va.
Et Jésus ajoute : « seul à seul ». Cette précision me touche. Elle protège l’autre. Il ne s’agit pas d’exposer sa faute. Ni de chercher des gens qui nous donneront raison. Il s’agit d’aller vers lui parce que, malgré ce qui s’est passé, l’autre compte encore.
Cela ne signifie évidemment pas tout accepter. Certaines relations exigent des limites. Certaines blessures sont profondes. Et la réconciliation n’est pas toujours possible. Il faut d'abord que l'offense cesse!
Mais l’Évangile nous invite au moins à nous demander ce que nous voulons vraiment : gagner contre l’autre ou essayer de le retrouver?
Les vieilles pommes de terre
J’aime raconter cette petite histoire de deux voisins qui ne s’entendaient pas. L’un d’eux avait pris l’habitude de lancer ses vieilles pommes de terre par-dessus la clôture pour embêter l’autre. Son voisin aurait pu les ramasser et les lui retourner. Il a fait autre chose.
Il les a plantées. Quelques mois plus tard, à l’Action de grâce, les gens du village apportaient à l’église des produits de leur récolte. Notre homme est arrivé avec un grand sac de pommes de terre. Les mêmes. Ce qui lui avait été lancé pour lui nuire était devenu une récolte. Cette petite histoire dit quelque chose de très juste sur nos relations. Nous ne choisissons pas toujours ce que les autres nous lancent: une parole, une critique, une déception, un refus, une blessure....
Mais nous pouvons choisir ce que nous en faisons. Nous pouvons renvoyer la vieille patate par-dessus la clôture. Ou nous pouvons essayer d’en faire autre chose.
C’est peut-être là que se trouve la Bonne Nouvelle de ce dimanche : Avec Dieu, même ce qui a blessé une relation peut devenir le lieu où quelque chose de nouveau commence à pousser.
Pas toujours. Pas automatiquement. Et certainement pas sans effort. Mais la blessure n’est pas obligée de déterminer notre réponse.
Le Semeur de Millet
C’est pour cette raison que j’ai choisi pour accompagner cette méditation Le Semeur, peint par Jean-François Millet en 1850 et aujourd’hui conservé au Museum of Fine Arts de Boston.
Millet connaît bien le monde paysan. Né dans une famille d’agriculteurs en Normandie, il donnera aux femmes et aux hommes qui travaillent la terre une place importante dans son œuvre. Lorsqu’il présente Le Semeur au Salon de 1850-1851, il donne à ce simple travailleur une présence presque monumentale.
Regardez le tableau. Le jour baisse. Le semeur avance à grands pas sur une terre sombre. Son corps semble tout entier engagé dans son travail. D’une main, il tient les graines. De l’autre, il les répand d’un geste ample.
Au loin, un homme travaille avec des bœufs. Mais aucune récolte n’est encore visible. Et c’est peut-être ce détail qui me touche le plus...
Le semeur ne voit pas encore ce que son geste produira. Il ne contrôle ni la terre, ni la pluie, ni le temps qu’il faudra. Il fait simplement ce qui lui appartient. Il ouvre la main. Et il sème.
Voilà pourquoi cette œuvre rejoint si bien l’Évangile.
Nous ne contrôlons pas davantage le cœur des autres. Nous ne pouvons pas obliger quelqu’un à nous comprendre. Nous ne pouvons pas imposer le pardon. Nous ne pouvons même pas toujours réparer une relation qui s’est brisée.
Mais quelque chose demeure entre nos mains : ce que nous choisissons de semer à notre tour. Une parole vraie. Un premier pas. Un appel. Un café. Un silence qui refuse d’alimenter la colère. Ou simplement la décision de ne pas renvoyer ce qui nous a blessés.
Ce qui reste entre nos mains
Peut-être qu’un visage nous vient à l’esprit. Quelqu’un avec qui une distance s’est installée. Une conversation que nous repoussons. Un appel que nous ne faisons plus.
Il ne s’agit pas de tout régler aujourd’hui. Peut-être simplement de regarder, comme le semeur de Millet, ce que nous avons encore entre les mains. Nous ne savons pas toujours ce qui poussera. Mais nous pouvons choisir ce que nous allons mettre en terre.
Alors, devant cette œuvre, une question toute simple peut nous accompagner : Qu’est-ce que je tiens encore dans mes mains aujourd’hui : quelque chose que je veux renvoyer… ou quelque chose que je pourrais choisir de semer autrement?
Claude Pigeon, prêtre