Claude Pigeon, prêtre
09 Sep
09Sep

Arrêter de compter

Il nous arrive de recevoir des autres des choses que nous n’avons jamais demandées. 

Il y a des comptes qui n’existent dans aucune banque. Combien de fois j’ai fait le premier pas. Combien de fois j’ai pardonné. Combien de fois l’autre a recommencé. Et parfois, sans vraiment nous en apercevoir, une personne finit par être réduite à ce qu’elle nous a fait.

« Seigneur, lorsque mon frère commettra des fautes contre moi, combien de fois dois-je lui pardonner? Jusqu’à sept fois? »
« Je ne te dis pas jusqu’à sept fois, mais jusqu’à soixante-dix fois sept fois. » (Mt 18, 21-35)

Notre petit livre de comptes

La question de Pierre est très humaine. «Jusqu’à combien de fois?» Sept fois? Pierre est déjà généreux. Mais il veut quand même un chiffre. Il voudrait savoir à quel moment il pourra enfin se dire : «Bon. Là, j’ai assez pardonné. » 

Nous lui ressemblons probablement davantage que nous le pensons. «C’est toujours moi qui appelle.» «Il ne s’est jamais excusé.» «Après ce qu’elle m’a fait…» Nous n’avons pas besoin de cahier. Le livre de comptes est quelque part dans notre tête. Et Jésus répond à Pierre par un chiffre tellement démesuré qu’il ne sert plus à compter.

Arrête de compter.

Puis il raconte une histoire de dettes. Un homme doit à son maître une somme impossible à rembourser. Il supplie. Et le maître lui remet tout. Quelques instants plus tard, cet homme rencontre quelqu’un qui lui doit beaucoup moins. Et le voilà redevenu comptable. «Rembourse-moi!» C’est peut-être là tout le drame de la parabole. Il a reçu la miséricorde, mais il continue à regarder l’autre à travers sa dette.

Une personne est plus grande que sa faute 

Nous savons très bien ce que les autres nous doivent. Des excuses. Une explication. Une reconnaissance. Parfois même une réparation. Et ces choses peuvent être réellement dues. Le pardon chrétien ne consiste pas à prétendre que rien ne s’est passé. Pardonner ne signifie pas oublier. Cela ne signifie pas renoncer à la justice. Et certainement pas retourner dans une relation qui nous fait du mal.

Le pardon n’efface pas la vérité. Mais il peut peu à peu changer notre regard. Car à force de tenir les comptes, je peux ne plus voir une personne. Je vois celui qui m’a fait cela. Je vois celle qui m’a dit cela. Toute une vie finit par être enfermée dans une faute. Et pourtant, nous savons combien nous espérons nous-mêmes être regardés autrement que par nos pires moments. 

Voilà la Bonne Nouvelle que je retiens ce dimanche : Le pardon de Dieu ne nous réduit pas à notre dette; il nous rend libres de ne pas réduire l’autre à la sienne.

George Kordis : du désordre vers l’étreinte 

Pour accompagner cette méditation, j’ai choisi une œuvre très récente : The Prodigal Son, réalisée par l’iconographe grec George Kordis et dévoilée en janvier 2025 dans la Henri Nouwen Prayer Chapel de la Yale Divinity School, à New Haven.

Le choix du fils prodigue pour cette chapelle possède une belle histoire. Henri Nouwen a enseigné la théologie pastorale à Yale de 1971 à 1981. Des années plus tard, une reproduction du célèbre Retour du fils prodigue de Rembrandt le bouleverse profondément. Il ira contempler l’original à Saint-Pétersbourg et publiera en 1992 son livre The Return of the Prodigal Son. La nouvelle icône de Kordis s’inscrit donc consciemment dans cette longue contemplation commencée avec Rembrandt.

Mais Kordis ne copie pas Rembrandt. Il reprend le langage de l’icône byzantine et le fait respirer d’une manière contemporaine. L’œuvre est peinte à la tempera à l’œuf sur un grand panneau de bois cintré. Les formes sont élancées, les lignes très libres, les couleurs retenues. Regardons d’abord la partie gauche. Le fils y apparaît presque en grisaille, seul, devant une architecture brisée. Des passages semblent conduire nulle part. Tout évoque la confusion et l’éloignement. Puis notre regard se déplace vers la droite. Là, quelque chose change. Le Christ accueille le fils. Les deux personnages sont entourés de lumière. Le fils porte un vêtement blanc qui, dans le langage de l’icône, évoque le vêtement baptismal et une vie qui recommence. Les deux figures sont rassemblées sous une grande arche où tout retrouve équilibre et paix. J’aime particulièrement ce mouvement.

 Du désordre vers l’étreinte. 

La partie sombre n’a pas disparu. Elle demeure dans l’icône. Elle fait partie de l’histoire de cet homme. Mais elle ne dit plus toute la vérité sur lui. Kordis fait même un choix étonnant : dans la parabole, c’est le père qui accueille son fils. Dans l’icône, c’est le Christ qui l’étreint. Comme pour nous dire : voilà comment Dieu nous regarde. Non pas d’abord comme des débiteurs. Mais comme des êtres qui peuvent encore revenir, être accueillis et recommencer.

Regarder de nouveau 

Regarder de nouveau. C'est peut-être cela aussi, pardonner. Non pas effacer le passé. Non pas nier une blessure. Mais accepter qu’un jour, peut-être lentement, notre regard puisse aller au-delà. Il y a peut-être quelqu’un dans notre vie dont nous tenons encore le compte. Nous ne sommes peut-être pas prêts à tout pardonner aujourd’hui. 

Mais nous pouvons déjà nous demander : Est-ce que ce que cette personne m’a fait est devenu toute la personne pour moi? Puis regarder encore une fois l’icône de Kordis. La partie sombre. Le chemin. Et enfin l’étreinte. Quel visage aimerais-je apprendre à regarder de nouveau?

Claude Pigeon, prêtre

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