Claude Pigeon, prêtre
16 Sep
16Sep

Quand le regard change

Il suffit parfois de regarder ce que quelqu’un d’autre a reçu pour que ce qui nous satisfaisait quelques minutes auparavant nous paraisse soudain insuffisant. 

Rien n’a changé dans notre vie. 

Et pourtant, quelque chose a changé dans notre regard.

« N’ai-je pas le droit de faire ce que je veux de mes biens? Ou alors ton regard est-il mauvais parce que moi, je suis bon? » (Mt 20, 1-16)

Quand nous commençons à regarder ailleurs

La parabole de ce dimanche dérange.

Des ouvriers sont embauchés dès le matin pour travailler à la vigne. D’autres arrivent plus tard. À midi. Dans l’après-midi. Et certains seulement à la dernière heure. 

Le soir venu, tous reçoivent le même salaire. 

On comprend facilement la réaction de ceux qui travaillent depuis le matin : « Ce n’est pas juste! »

Ils ont supporté la chaleur et le poids de toute la journée. 

Mais le propriétaire leur rappelle quelque chose d’important : il ne leur a rien enlevé. Ils reçoivent exactement ce qui avait été convenu.

Le problème commence lorsqu’ils regardent ce que les autres ont reçu. Leur salaire n’a pas changé. C’est leur regard qui a changé. 

Je trouve cela terriblement humain. 

Nous pouvons être heureux de notre maison… jusqu’à ce que nous visitions celle de quelqu’un d’autre. 

Satisfaits de notre travail… jusqu’à ce qu’un collègue obtienne une promotion. 

Contents du chemin parcouru… jusqu’à ce que nous commencions à mesurer notre vie à celle des autres. 

Pourquoi lui et pas moi? Pourquoi semble-t-elle avoir davantage de chance? Pourquoi sa vie paraît-elle plus facile? 

Nous savons pourtant très peu de choses de ce que les autres portent réellement. Mais la comparaison possède ce pouvoir étrange: elle peut transformer un cadeau en quelque chose qui nous semble soudain insuffisant.

Un Dieu qui ne se compare pas

Jésus ne nous donne pas une leçon d’économie. Il nous parle de Dieu. 

Et le Dieu qu’il nous fait découvrir ne calcule pas sa bonté pour s’assurer que personne n’en reçoive trop. Il sort encore à la dernière heure chercher ceux qui sont restés sur la place. 

Lorsqu’il leur demande pourquoi ils sont là sans rien faire, ils répondent simplement : « Parce que personne ne nous a embauchés. » 

Cette phrase me touche. Ils ne sont peut-être pas paresseux. Ils sont simplement restés là parce que personne ne leur avait donné leur chance. 

Le maître, lui, les voit encore. Sa générosité envers eux n’enlève rien aux premiers ouvriers. Elle révèle simplement une bonté qui dépasse notre manière habituelle de mesurer. 

Voilà la Bonne Nouvelle que je voudrais approfondir ici: ce que Dieu donne à l’autre n'enlève rien à ce qu’il me donne. La joie de quelqu’un d’autre ne diminue pas la mienne. La réussite de l’autre ne rend pas mon chemin moins valable. La grâce donnée à quelqu’un ne signifie pas qu’il en reste moins pour moi.

Voir et être vu

Pour accompagner cette méditation, j’ai choisi In the Loge, peint en 1878 par Mary Cassatt, artiste américaine installée à Paris et bientôt associée au groupe des impressionnistes. L’œuvre est aujourd’hui conservée au Museum of Fine Arts de Boston. 

Elle représente une femme élégante assistant à une représentation à la Comédie-Française. Cassatt avait fait de Paris sa ville d’adoption et cherchait alors, avec les impressionnistes, à peindre la vie moderne telle qu’elle se déroulait sous leurs yeux. 

Dans le Paris du XIXe siècle, aller au théâtre ne signifiait pas seulement regarder ce qui se passait sur la scène. Les loges étaient aussi des lieux où l’on venait voir… et être vu. Le public faisait partie du spectacle. Les vêtements, les gestes, les rencontres et les regards comptaient autant que la pièce elle-même. Et Cassatt construit précisément son tableau autour de cela. 

Regardez la femme. Elle ne regarde pas la scène. Ses jumelles sont dirigées vers une autre partie du théâtre. 

Puis regardez attentivement l’arrière-plan, dans le coin supérieur gauche. Un homme tient lui aussi des jumelles. Et c’est elle qu’il regarde. 

Elle regarde quelqu’un. Quelqu’un la regarde. 

Et nous, en contemplant le tableau, nous regardons les deux!

Le Museum of Fine Arts parle justement d’un véritable cercle du regard : Cassatt brouille les frontières entre celui qui observe et celui qui est observé, entre le public et le spectacle. 

Et contrairement à bien des femmes représentées dans les loges à cette époque, son personnage n’est pas seulement offert au regard : elle regarde activement elle aussi. C’est ce qui rend cette œuvre si juste pour l’Évangile de ce dimanche. 

Parfois, le problème n’est pas ce que nous avons reçu. C’est l’endroit où nous posons notre regard. Notre regard quitte notre propre vie. Il se tourne sur la maison du voisin. Sa réussite. Son couple. Ses voyages. Ses possibilités. 

Et, presque sans nous en rendre compte, ce qui nous semblait suffisant ne l’est plus. 

Le tableau de Cassatt ne nous demande pas de fermer les yeux sur les autres. Il nous invite plutôt à remarquer ce que notre manière de regarder produit en nous. 

Revenir vers sa propre vie

Nous ne cesserons probablement jamais complètement de nous comparer. 

Mais nous pouvons reconnaître le moment où notre regard commence à nous voler la joie de ce qui est déjà là. 

Alors, peut-être pouvons-nous simplement le ramener doucement vers notre propre vie. Non pas celle du voisin. Non pas celle que nous aurions aimé avoir, mais la nôtre. 

Avec ce qu’elle nous a donné. Avec ce qu’elle n’a pas donné. Avec ses chemins prévus et ses détours inattendus. 

Et devant cette femme de Mary Cassatt qui regarde ailleurs, peut-être pouvons-nous laisser monter cette simple question : Qu’est-ce qui m’a réellement été donné… que je ne vois peut-être plus parce que mon regard est trop occupé par ce que les autres ont reçu?

Claude Pigeon, prêtre

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