Il nous arrive tous de changer d’idée.
De répondre trop vite. De prendre une direction et de découvrir ensuite qu’elle n’était pas la bonne. Parfois, il faut revenir sur nos pas et prononcer une petite phrase qui n’est pas toujours facile : « J’ai changé d’idée. »
Et si cela faisait aussi partie de notre manière de grandir?
« Celui-ci répondit : “Je ne veux pas.” Mais ensuite, s’étant repenti, il y alla. » (Mt 21, 28-32)
J’aime beaucoup cette petite parabole de Jésus parce qu’aucun des deux fils n’en sort vraiment grandi au départ.
Le premier répond franchement :« Je ne veux pas. »
Puis il réfléchit et revient sur sa réponse. Finalement, il va travailler à la vigne.
Le deuxième, lui, donne exactement la bonne réponse : « Oui, Seigneur. » Mais il n’y va pas.
Le pape François, commentant ce même Évangile, faisait remarquer qu’aucun des deux fils ne se comporte de manière irréprochable. L’un donne son accord sans le traduire dans sa vie. L’autre se trompe, mais il demeure assez vrai avec lui-même pour reconnaître son erreur et revenir sur sa décision.
C’est peut-être ce qui me touche le plus dans ce texte. Le premier fils ne devient pas soudainement parfait. Il accepte simplement de ne pas rester prisonnier de sa première réponse. Son premier mot était « non ». Mais son premier mot n’a pas été son dernier.
Nous aimerions parfois que notre histoire soit simple. Faire les bons choix. Prendre immédiatement la bonne direction. Ne jamais avoir à revenir sur nos pas. Mais la plupart des vies ne s’écrivent pas ainsi. Il y a des détours. Des hésitations. Des « non » que nous regrettons. Des « oui » que nous n’avons jamais vraiment vécus. Des chemins dont nous étions convaincus et qui, avec le temps, se sont révélés moins justes que nous le pensions. Nos vies s’écrivent parfois avec des lignes courbes.
Peut-être qu'ici la question essentielle n’est pas :« Ai-je toujours marché droit? » Mais plutôt :« Dans quelle direction suis-je en train de marcher maintenant? »
Ézéchiel disait déjà quelque chose de semblable dans la première lecture de ce dimanche : celui qui change de conduite peut vivre. Le passé existe, mais il n’a pas nécessairement le dernier mot sur notre avenir.
Voilà la Bonne Nouvelle que je retiens : Dieu ne nous enferme pas dans notre première réponse. Il nous laisse toujours la possibilité de prendre une autre direction. Cela vaut pour nos grandes décisions. Mais aussi pour des choses beaucoup plus ordinaires. Une personne à rappeler. Une manière de réagir que nous pourrions revoir. Une habitude qui ne nous fait plus grandir. Un jugement que nous avons porté trop rapidement. Un « oui » auquel il manque encore un geste.
Changer n’est pas toujours renier ce que nous étions. Parfois, c’est simplement reconnaître plus clairement vers où nous voulons aller.
Pour accompagner cette méditation, j’ai choisi The Turning Road, L’Estaque, peint par André Derain en juillet 1906, aujourd’hui conservé au Museum of Fine Arts de Houston.
Derain se trouve alors à L’Estaque, dans le sud de la France. Avec Henri Matisse, il participe à cette aventure artistique que l’on appellera le fauvisme. Les couleurs ne cherchent plus à reproduire fidèlement la réalité. Les arbres deviennent rouges, orange, bleus. Le jaune envahit le paysage comme une lumière presque irréelle. Le musée de Houston considère cette toile monumentale comme l’une des œuvres majeures de Derain et du fauvisme.
Mais ce qui m’intéresse aujourd’hui, c’est évidemment la route. Elle entre dans le tableau par le bas. Elle tourne. Elle se faufile entre les arbres. Elle disparaît presque derrière les personnages et la végétation. Elle ne trace aucune belle ligne droite vers l’horizon. Et pourtant…elle continue.
C’est précisément ce que cette œuvre me fait contempler. Une route peut tourner sans être perdue. Elle peut changer de direction tout en demeurant un chemin. Et je me demande si nous ne sommes pas parfois trop sévères envers les courbes de notre propre histoire. Nous regardons un détour comme un échec. Une décision revue comme une faiblesse. Un retour en arrière comme une contradiction. Alors que certaines courbes nous ont peut-être permis de retrouver une direction plus juste. Le premier fils de l’Évangile fait exactement cela. Il commence dans une direction. Puis quelque chose en lui bouge. Et il prend un autre chemin.
Il ne s’agit donc pas de réécrire notre passé. Certaines choses ont été dites. Certains choix ont été faits. Certaines routes ont réellement été empruntées. Mais nous sommes encore ici. Et tant que nous sommes en chemin, une question demeure possible : Quelle direction est-ce que je choisis aujourd’hui?
Peut-être n’avons-nous pas besoin de changer toute notre vie. Peut-être simplement d’un petit déplacement. Un ajustement. Un appel. Un pardon. Une décision. Un geste qui donne enfin des pieds à un « oui » prononcé depuis longtemps.
Regardons encore la route de Derain. Elle tourne. Elle disparaît un instant. Puis elle continue. Et puis laissons surgir simplement cette question : Y a-t-il quelque chose dans ma vie pour lequel il serait encore temps de changer de direction?
Claude Pigeon, prêtre