Claude Pigeon, prêtre
30 Sep
30Sep

Les clés dans nos mains

Nous parlons facilement de ma vie, mon temps, mes talents, mes projets. Et si une partie de ce que nous appelons « mien » nous était d’abord confiée? Non pas pour nous enlever quelque chose. Au contraire. Parce que confier quelque chose à quelqu’un, c’est lui faire confiance.

« Le Royaume de Dieu vous sera enlevé pour être donné à une nation qui lui fera produire ses fruits. » (Mt 21, 33-43)

Ce qui nous est confié

Dans l’Évangile de ce dimanche, un homme plante une vigne. 

Jésus prend même le temps de raconter tout ce qu’il fait pour elle. Il prépare la terre. Il construit une clôture. Il creuse un pressoir. Il bâtit une tour. 

Autrement dit, cette vigne n’est pas abandonnée au hasard. Quelqu’un l’a voulue. Quelqu’un en a pris soin.

Puis le propriétaire la confie à des vignerons. En quelque sorte, il leur remet les clés. Et c’est là que quelque chose se dérègle. 

Les vignerons finissent par oublier une chose essentielle : la vigne ne leur appartient pas. 

Ils avaient reçu la responsabilité d’en prendre soin. Peu à peu, ils se comportent comme s’ils en étaient propriétaires. 

Je trouve cette image étonnamment actuelle. Nous disons : Ma vie. Mon temps. Mon argent. Mes capacités. Mes relations. Mon curé. Ma paroisse. Ma famille. Mes projets. 

Bien sûr, ces mots ont leur place. Mais peut-être pourrions-nous parfois leur ajouter intérieurement deux petits mots : « qui m’est confié ». 

Ma vie… qui m’est confiée. 

Mon temps… qui m’est confié. 

Mes capacités… qui me sont confiées. 

Et même les personnes que j’aime… qui ne m’appartiennent jamais.

Recevoir les clés

Quand quelqu’un nous confie les clés de sa maison pendant son absence, nous ne devenons pas propriétaire. Mais quelque chose d’important s’est produit.

Et peut-être prenons-nous même davantage soin de cette maison précisément parce qu’elle ne nous appartient pas. 

Voilà ce que j’entends comme Bonne Nouvelle dans cette parabole:  Dieu nous confie sa vigne parce qu’il croit qu’elle peut encore porter du fruit entre nos mains. 

Cette confiance change le regard. Il ne s’agit pas de vivre dans la peur de devoir constamment « rendre des comptes » à Dieu. Il s’agit plutôt de découvrir que notre existence possède une fécondité possible. Quelque chose peut devenir plus beau, plus juste, plus humain parce que nous en prenons soin. Une relation. Une responsabilité. Un talent. Un peu de temps donné à quelqu’un. Un lieu que nous habitons. Une communauté. 

Il ne nous est pas demandé de tout transformer. Mais peut-être simplement de faire fructifier ce qui se trouve déjà entre nos mains.

Georges Seurat : le soin avant le fruit

Pour accompagner cette méditation, j’ai choisi une toute petite œuvre de Georges Seurat, The Gardener (Le Jardinier), peinte en 1882-1883. Elle mesure seulement 15,9 × 24,8 cm. Une huile sur bois aujourd’hui conservée au Metropolitan Museum of Art de New York.

Seurat n’a alors qu’une vingtaine d’années. Nous sommes encore avant les grandes compositions pointillistes qui feront sa célébrité. Au début des années 1880, il peint plusieurs paysages et travailleurs ruraux. Le Metropolitan Museum souligne que sa palette, d’abord assez terreuse et proche de celle de Jean-François Millet, commence ici à devenir beaucoup plus lumineuse sous l’influence des techniques impressionnistes et de ses recherches sur la théorie des couleurs.

Regardez le tableau. Les verts dominent. Ils rencontrent des jaunes lumineux, des bleus et quelques touches plus chaudes. La lumière semble circuler dans tout le jardin. 

Et au milieu de cette couleur, un homme est penché sur la terre. Son visage n’est presque pas important. Ce qui compte, c’est son geste. Il prend soin. Il ne pose pas devant son jardin. Il ne montre rien. Il travaille. Quelque chose lui a été confié et, pour le moment, toute son attention va à cela. 

C’est ce que j’aime dans cette petite peinture. Nous ne voyons pas une récolte extraordinaire. Pas de fruits magnifiques. Pas de résultat spectaculaire. Nous voyons le soin qui précède le fruit. Et peut-être est-ce là que le tableau rejoint le mieux l’Évangile. Un jardin ne porte pas du fruit simplement parce que quelqu’un affirme : «Il est à moi.» Il porte du fruit parce que quelqu’un l’arrose. Le travaille. Le protège. L’accompagne. 

Autrement dit : posséder ne suffit jamais. Il faut prendre soin. 

Quel fruit peut encore pousser?

L'Évangile de ce dimanche nous invite peut-être à passer de la question: « Qu’est-ce que je possède? » à : « Qu’est-ce qui m’est confié? » 

La réponse à cette question peut changer beaucoup de choses. Elle nous fait passer de la possession à la gratitude. Du contrôle à la responsabilité. Du « c’est à moi » au « qu’est-ce que je peux en faire de bon? » 

Je regarde encore le petit jardinier de Seurat. Il ne connaît pas encore tout ce qui poussera. Il accomplit simplement le geste qui lui appartient aujourd’hui. 

Peut-être pouvons-nous faire de même. Regarder ce qui se trouve entre nos mains. Et nous demander simplement : Qu’est-ce qui m’est confié en ce moment… et quel fruit pourrait pousser grâce au soin que j’y apporte?

Claude Pigeon, prêtre

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