Claude Pigeon, prêtre
07 Oct
07Oct

Être vraiment là

Nous connaissons tous ces moments où quelqu’un a préparé quelque chose pour nous. 

Un repas. Une table. Du temps. 

Et finalement, ce qui compte le plus n’est pas ce qu’il y a dans les assiettes. C’est la présence de ceux qu’on espérait voir arriver.

« Tout est prêt : venez à la noce. » (Mt 22, 1-10)

Une place préparée

L’an dernier, une amie avait invité ses enfants à souper à l’occasion de l’Action de grâce.

 Il faut savoir qu’elle vit seule dans un petit appartement. Alors, quand on aime recevoir, ce n’est pas toujours simple : peu de rangement, peu d’espace, un petit frigo… 

Mais elle avait tout préparé. 

La dinde. Les accompagnements. La sauce aux canneberges.
Et même deux immenses tartes à la citrouille qui, pour une personne seule, auraient probablement pu durer jusqu’à Noël! 

Puis, le matin même, les désistements sont arrivés.
Et soudain, il restait surtout… des chaises vides. 

Ce qui l’a déçue, ce n’était pas d’abord toute cette nourriture qui restait. C’était l’absence de ceux pour qui elle l’avait préparée. 

Elle voulait surtout être avec eux. 

Je pensais à elle en lisant l’Évangile de ce dimanche. 

Un roi prépare les noces de son fils.
Tout est prêt.
Mais les invités ont autre chose à faire.
L’un s’en va à son champ.
L’autre à son commerce.
Des occupations tout à fait ordinaires à cette époque. 

Et c’est peut-être justement là que cette parabole nous rejoint.

Quand tout le reste prend la place

Ce qui compte dans notre vie ne passe pas toujours au second plan parce que nous le refusons. Parfois, c’est simplement tout le reste qui prend toute la place.

Un ami à rappeler.
Une personne à écouter.
Du temps pour prendre soin de nous-mêmes.
Un peu de silence.
Une place pour Dieu.

Nous n’avions pas décidé de négliger tout cela. Nous étions simplement occupés. Et ce qui pouvait attendre a attendu. Encore un jour. Encore une semaine.

Une invitation, c’est pourtant bien plus qu’une place à table.
C’est une façon de dire :
« J’aimerais que tu sois là. »

Et voilà peut-être ce que Jésus nous révèle de Dieu à travers cette table préparée.

Voilà la Bonne Nouvelle que je retiens cette semaine :
Dieu ne se lasse pas de nous préparer une place.
Ce qu’il espère, c’est notre présence.

Il ne nous force pas à venir.
Il propose. Il invite.
Et il attend patiemment que nous venions prendre place.

On peut obliger quelqu’un à être présent physiquement. Mais être vraiment là, avec son attention et son cœur, demande une réponse libre.

Une invitation qui s'élargit

Après le refus des premiers invités, le roi envoie ses serviteurs aux croisées des chemins :

« Tous ceux que vous trouverez, invitez-les à la noce. »

L’invitation rejoint alors des personnes qui n’auraient peut-être jamais imaginé avoir leur place à cette table. Le récit précise que les serviteurs rassemblent les mauvais comme les bons.

Personne n’a besoin d’avoir un parcours sans faute pour être appelé.

Cette invitation élargie peut aussi nous rejoindre lorsque nous avons été distraits, lorsque nous avons laissé passer une occasion ou lorsque tout le reste a pris trop de place.

Une place nous est encore offerte.
Une rencontre demeure possible.
Dieu continue de nous appeler.

Claude Monet : donner de l’importance à une table ordinaire

Pour accompagner cette réflexion, j’ai choisi Le Déjeuner, une œuvre peinte par Claude Monet en 1868-1869 et conservée au Städel Museum de Francfort.

Monet y représente sa famille, un invité et une servante pendant un déjeuner. Une scène de la vie quotidienne, peinte sur une immense toile de 231,5 × 151,5 cm : un format qui donne à ce moment ordinaire une importance presque monumentale.

J’aime bien cette idée.

Monet semble dire, à sa manière, que ce qui se passe autour d’une table ordinaire mérite toute notre attention.

Un enfant.
Une mère.
Un invité.
Une personne qui sert.

Une table rassemble ces présences. Et le grand format nous invite presque à entrer dans la pièce avec elles.

Simplement être là peut devenir un événement.

La présence comme événement

C’est peut-être pour cela que ce tableau accompagne si bien cette réflexion sur l’Évangile.

Une table peut être magnifique.
Le repas peut être prêt.
Les chandelles allumées.

Mais sans présence réelle, quelque chose manque.

Un repas très simple peut aussi devenir précieux parce que quelqu’un est là. Vraiment là.

Nous connaissons tous cette différence.

Partager une table tout en regardant constamment notre téléphone. Écouter tout en préparant déjà notre réponse. Être physiquement présent, mais intérieurement ailleurs.

On parle parfois de « pleine présence » : cette attention à ce qui se vit, ici et maintenant, que nous pouvons apprendre à cultiver.

Partager une table.
Écouter.
Regarder vraiment quelqu’un.
Donner du temps sans déjà penser à ce qui vient après.

Cela vaut aussi pour notre vie spirituelle.

Nous pouvons connaître les prières, participer à une célébration et prononcer les réponses tout en ayant l’esprit ailleurs. Cela nous arrive à tous.

L’invitation de Dieu nous appelle à une rencontre. À cette disponibilité intérieure qui permet de lui dire, avec les mots les plus simples : 

« Me voici. »

Où suis-je attendu?

Peut-être n’avons-nous pas besoin, cette semaine, de faire davantage. Peut-être avons-nous besoin d’être davantage présents à ce que nous faisons déjà.

À une personne.
À une conversation.
À notre propre fatigue.
À un moment de silence.
À Dieu.

Il ne s’agit pas de réussir parfaitement à être attentifs. Nous pouvons commencer par un geste très simple : déposer notre téléphone, laisser quelqu’un terminer sa phrase, prendre quelques instants pour reconnaître ce qui nous habite.

Regardons encore la table de Monet.

Une scène ordinaire.
Quelques personnes ensemble.
Un moment qui mérite qu’on s’y arrête.

Alors, cette semaine, je vous propose une simple question : Où suis-je attendu, en ce moment, pour être vraiment là ?

Auprès d’une personne?
Dans ma propre vie?
Auprès de Dieu?

La réponse pourrait à la fois nous surprendre et nous rassurer.

Et l’Évangile ouvre encore l’horizon : l’invitation s’élargit à tous.

Que nous soyons parmi les premiers invités ou parmi les passants appelés à rejoindre la fête, nous sommes tous accueillis à la même table.

Avec nos forces et nos fragilités, nos élans et nos hésitations, nous sommes attendus. Quelle que soit notre histoire, une rencontre et un nouveau commencement sont encore possibles.

Claude Pigeon, prêtre


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