Nous passons notre vie à porter des images.
Un nom, un métier, une réputation, parfois une étiquette.
Mais derrière tout cela, il y a quelque chose de bien plus profond.
Quelque chose que les réussites, les blessures ou les années ne peuvent enlever.
« Cette effigie et cette inscription, de qui sont-elles? »
« Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. » (Mt 22, 20-21)
On connaît bien cette phrase de Jésus.
Mais juste avant de la prononcer, Jésus demande qu’on lui montre une pièce de monnaie.
On essaie de le piéger. S’il refuse l’impôt, il peut être dénoncé aux Romains. S’il l’accepte, il risque de se couper d’une population qui supporte difficilement l’occupation.
Alors Jésus prend la pièce et demande :
« Cette effigie, de qui est-elle? »
De César. Et il répond : rendez à César ce qui porte son image. Mais il ajoute aussitôt :
« Et à Dieu ce qui est à Dieu. »
Si la pièce porte l’image de César, qu’est-ce qui porte l’image de Dieu?
Nous.
Vous. Moi. Toute personne humaine.
La Bible le proclame dès ses premières pages : l’être humain est créé à l’image de Dieu.
Voilà peut-être la Bonne Nouvelle de ce dimanche:
Nous portons en nous l’image de Dieu, et rien ne peut l’effacer.
Ni nos réussites ni nos échecs.
Ni notre âge ni notre origine.
Ni nos titres, nos fonctions ou nos diplômes.
Ni les étiquettes que les autres nous collent.
Le péché peut parfois défigurer cette image. La vie peut la recouvrir de poussière. Les blessures peuvent la rendre plus difficile à reconnaître.
Mais l’image est toujours là.
Même image. Même dignité.
Évidemment, c’est une belle affirmation lorsqu’elle me concerne.
Elle devient un peu plus exigeante lorsqu’elle concerne les autres.
La personne que j’aime porte l’image de Dieu.
Tout va bien.
Mais celle qui m’agace aussi.
La personne qui pense comme moi porte l’image de Dieu.
Tout va bien.
Mais celle avec laquelle je suis en conflit aussi.
La personne brillante porte l’image de Dieu.
Mais celui ou celle que personne ne remarque la porte aussi.
Même image. Même dignité.
Que je la voie clairement… ou que je ne sache plus la voir.
Et peut-être que la mission chrétienne commence justement là.
Non pas d’abord par convaincre quelqu’un.
Mais par apprendre à regarder chaque personne comme quelqu’un qui porte déjà en elle l’image de Dieu.
Pour accompagner cette méditation, j’ai choisi Juan de Pareja, peint par Diego Velázquez en 1650 et aujourd’hui conservé au Metropolitan Museum of Art de New York.
Le sujet du tableau, Pareja, est alors un homme réduit en esclavage par l'artiste Velázquez lui-même et travaille dans son atelier. Le portrait est peint à Rome et présenté publiquement au Panthéon en 1650. Pareja obtiendra sa liberté en 1654 et poursuivra ensuite sa propre carrière de peintre.
Mais ce qui frappe d’abord, ce n’est pas son histoire.
C’est son regard.
Pareja ne baisse pas les yeux.
Il nous regarde directement.
Sa tête est relevée. Sa posture est assurée. Son large col blanc tranche avec les gris et les noirs du vêtement et conduit immédiatement notre attention vers son visage.
Le fond est discret.
Rien ne détourne notre regard de lui.
Le Metropolitan Museum souligne justement la force de sa présence et la fierté qui se dégage du portrait. Dans la peinture européenne du XVIIe siècle, les personnes noires étaient souvent représentées dans des rôles secondaires ou subordonnés. Ici, Pareja, un esclave, est seul, au centre, et établit avec celui qui regarde le tableau une relation presque face à face, d’égal à égal.
Et c’est là que le tableau devient troublant.
Celui qui peint avec tant de force la dignité de cet homme est aussi celui qui le tient alors en esclavage.
Velázquez voit.
Mais jusqu’où voit-il?
Il reconnaît une présence, une intelligence, une force, une dignité.
Et pourtant, la réalité demeure, son sujet est bien son esclave.
Cette contradiction n’enlève rien à la puissance du portrait.
Au contraire, elle nous oblige à nous interroger.
Combien de fois pouvons-nous voir un visage… sans encore voir toute la dignité qu’il porte?
Combien de fois nos habitudes, nos préjugés, nos blessures ou nos peurs déposent-ils une couche de poussière sur notre regard?
Peut-être que l’Évangile de ce dimanche ne nous demande pas d’abord de résoudre une grande question politique.
Il nous demande quelque chose de plus proche.
Regarder.
Regarder autrement.
Pensons à une personne que nous avons un peu enfermée dans une étiquette.
« Lui, il est toujours comme ça. »
« Elle, je la connais. »
« Avec lui, impossible. »
Et demandons-nous simplement : Suis-je encore capable de voir en elle autre chose que ce que j’ai décidé qu’elle était?
Suis-je encore capable d’y reconnaître l’image de Dieu?
Cela ne règle pas tout.
Cela n’efface pas les conflits.
Cela ne nous demande pas de nier le mal ou de rester dans des relations qui nous blessent.
Mais cela peut empêcher notre regard de réduire quelqu’un à son pire moment, à sa faiblesse ou à son étiquette.
L’image est toujours là.
Parfois, c’est notre regard qui a besoin d’être ajusté.
Ou même nettoyé.
Alors cette semaine, peut-être une seule question : Dans quel visage ai-je besoin de recommencer à chercher l’image de Dieu?
Claude Pigeon, prêtre