Claude Pigeon, prêtre
21 Oct
21Oct

Quand le prochain a un prénom

Il y a des mots qui sont très beaux tant qu’ils restent généraux: humanité, fraternité, solidarité et amour. 

Tout cela devient plus concret lorsqu’une personne réelle apparaît devant nous. 

Avec son visage, son histoire, ses besoins… et parfois son nom qui s’affiche sur notre téléphone exactement au mauvais moment.

« Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit. » « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » (Mt 22, 34-40)

Quand l'amour quitte les grands mots

On demande à Jésus quel est le plus grand commandement. Il répond d’abord par ce que tout croyant juif connaît : aimer Dieu de tout son cœur, de toute son âme et de tout son esprit. 

Il pourrait s’arrêter là. Mais il ajoute immédiatement : 

« Tu aimeras ton prochain comme toi-même. »

Personne ne lui avait demandé le deuxième commandement. Jésus, lui, les relie. Comme si aimer Dieu sans que cet amour finisse par rejoindre quelqu’un restait incomplet. 

Et c’est là que l’Évangile devient très concret. Aimer l’humanité, au fond, c’est relativement facile. 

Mais aimer la personne concrète qui vient de nous couper dans la circulation… c’est déjà autre chose. Voir apparaître un nom sur notre téléphone et penser : « Oh non… pas maintenant! », c’est encore autre chose. Parce qu’à ce moment-là, le prochain n’est plus une idée. Il a un visage, une voix, une histoire et, très souvent, un prénom. 

Voilà la Bonne Nouvelle que je retiens ce dimanche : Dieu nous aime le premier; son amour devient visible quand il passe par nous jusqu’à quelqu’un. 

Avant que nous sachions bien aimer, nous sommes déjà aimés. Avant même que nous nous tournions vers Dieu, il s’est déjà tourné vers nous. 

La vie chrétienne ne consiste donc pas d’abord à fabriquer de l’amour à force de volonté ou en faisant des pirouettes intérieures. Elle commence par recevoir. Puis cet amour cherche un chemin... vers quelqu’un.

Quelqu'un de réel

La première lecture de ce dimanche est aussi étonnamment concrète. Le livre de l’Exode ne parle pas simplement de justice ou de générosité. Il nomme l’étranger, la veuve, l’orphelin, le pauvre qui pourrait ne pas avoir de quoi se couvrir pendant la nuit...

La Bible nous ramène toujours là : l’amour finit par avoir un visage. 

Cela ne veut pas dire qu’aimer consiste à tout accepter. Aimer n’abolit pas les limites nécessaires. Cela ne demande pas de nier une blessure, de rester dans une relation destructrice ou d’appeler bien ce qui fait du mal. 

Parfois, aimer consistera à se rapprocher. Parfois, à écouter. Parfois, à pardonner. Et parfois, au contraire, aimer vraiment demandera aussi de garder une juste distance. Mais même dans cette situation, l’autre ne cesse pas d’être une personne, car le prochain reste un prochain.

Avec les yeux de Suzor-Côté: le prochain a un visage et un prénom

Pour accompagner cette méditation, j’ai découvert une œuvre québécoise que je partage avec vous : L’Enfant malade de Marc-Aurèle de Foy Suzor-Coté, peinte en 1895.

Cette huile sur toile de 67 × 89 cm appartient aujourd’hui à la collection permanente du Musée national des beaux-arts du Québec. Le musée la classe parmi ses œuvres canadiennes et québécoises. Suzor-Coté est alors encore au début de sa carrière; ses œuvres de cette période portent l’empreinte de sa formation académique.

La scène est très simple.

Dans une pièce modeste, un enfant repose dans son lit. Tout près de lui, un homme âgé est assis. Les mains jointes, le corps légèrement penché vers l’enfant, il ne fait rien de spectaculaire. Il est là. 

Le décor raconte lui aussi quelque chose. Du linge sèche au-dessus de la pièce. Quelques meubles simples occupent l’espace. Les tons de brun, de vert et de bleu sont retenus. Et au mur, on distingue un crucifix ainsi qu’une image du Christ. 

Ce dernier détail me touche particulièrement. L’amour de Dieu est là, représenté sur le mur. Mais devant nous, cet amour devient presque tangible autrement : quelqu’un reste auprès de quelqu’un. 

Suzor-Coté ne peint pas « la charité ». Il ne peint pas une grande idée. Il peint une présence. Un homme qui veille. Un enfant qui a besoin de lui. Une pièce ordinaire où quelque chose d’essentiel se passe sans bruit. 

C’est peut-être pour cela que cette œuvre rejoint si bien l’Évangile. Les deux commandements ne sont pas posés côte à côte comme deux obligations différentes. Ils se rencontrent. Aimer Dieu ouvre le cœur. Et cet amour cherche ensuite un visage où se déposer.

Vivre cette semaine en cherchant un prénom

Cette semaine, si au lieu de chercher à aimer « l’humanité », nous tentions simplement de penser à une personne, mais très concrètement. Une seule personne. Quelqu’un que nous aimons mais que nous avons un peu négligé. Quelqu’un qui traverse une période difficile. Quelqu’un que nous croisons souvent sans vraiment le voir. Ou même quelqu’un avec qui la relation est devenue difficile. 

Tout cela, en se demandant : Quel petit geste pourrait lui faire du bien? Un appel? Un message? Un café? Quelques minutes d’écoute véritable? Une parole plus douce? Ou simplement une prière sincère, si c’est tout ce que la relation permet aujourd’hui? 

En contemplant L’Enfant malade, je reviens finalement à cette image très simple : un homme est assis près d’un enfant. Il reste là. C'est peut-être de cette manière que l’amour de Dieu devient visible ici et maintenant. Si c'est le cas, surgir la question : Quel prénom le mot «prochain» prend-il pour moi aujourd’hui?

Claude Pigeon, prêtre

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