Il arrive qu’on voie deux enfants d’une même famille tellement semblables qu’on dise : « On dirait une noix coupée en deux! » Même sourire, mêmes yeux, parfois les mêmes expressions. Aucun doute : ils sont tombés du même arbre… ou, plus simplement, nés des mêmes parents!
Cette image toute simple m’est revenue en pensant à la Toussaint. Parce que cette fête rassemble une immense famille dans laquelle personne n’est une photocopie de l’autre.
«Heureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu.» (Mt 5, 1-12a)
La première lecture tirée de l'Apocalypse de saint Jean (Ap 7, 2-4.9-14) nous place devant une foule immense, impossible à compter, venue de toutes nations, de tous peuples et de toutes langues.
J’aime cette image parce qu’elle corrige peut-être une idée que nous nous faisons de la sainteté. Les saints seraient une catégorie spéciale : des êtres plus forts, plus pieux, plus disciplinés que nous.
Les anciennes images pieuses ont parfois renforcé cette impression: regard tourné vers le ciel, mains jointes, visage parfaitement calme… pas une mauvaise journée à l’horizon!
Mais la foule de la Toussaint n’est pas uniforme. François d’Assise ne ressemble pas à Thérèse de Lisieux. Une mère de famille fidèle n’a pas le même parcours qu’un martyr, un moine ou un missionnaire. Et parmi ceux que Dieu accueille, combien de noms ne seront jamais inscrits dans un calendrier?
La sainteté ne fabrique pas des photocopies. Elle laisse plutôt apparaître, dans des vies très différentes, quelque chose d’une même ressemblance...
L’Évangile de la Toussaint est celui des Béatitudes. Nous pouvons facilement les entendre comme une nouvelle liste de choses à réussir : être pauvre de cœur, doux, miséricordieux, pur, artisan de paix… Et très vite, la distance entre Jésus et nous peut sembler immense. Mais si nous les regardions autrement?
Les Béatitudes sont d’abord un portrait de Jésus. La douceur, nous la voyons en lui. Tout comme la miséricorde, la faim et la soif de justice, le désir de paix, la proximité avec ceux et celles qui pleurent, etc. Avant d’être un programme, les Béatitudes nous montrent son visage à Lui notre frère. Et peut-être qu’un saint ou une sainte, c'est simplement quelqu’un chez qui un ou plusieurs de ces traits sont devenus reconnaissables. Pas parfaitement. Pas tout le temps. Mais réellement.
Encore une fois, saint Jean nous donne la clé en 1Jn, 1-3 : « Dès maintenant, nous sommes enfants de Dieu. » Dès maintenant. Pas lorsque nous serons devenus meilleurs. Pas lorsque nous aurons corrigé tous nos défauts. Pas lorsque nous aurons atteint une sorte de perfection spirituelle. Maintenant.
Nous ne devenons pas enfants de Dieu parce que nous sommes saints. Nous pouvons grandir dans la sainteté parce que nous sommes déjà ses enfants.
Tout commence par un amour reçu. La sainteté n’est donc pas une façon de gagner notre place dans la famille de Dieu. Cette place est déjà offerte. La sainteté s'approche plutôt d'une ressemblance qui mûrit. Et cette ressemblance ne détruit rien de ce que nous sommes. Dieu ne veut pas faire de nous un deuxième François d’Assise ou une deuxième Thérèse. Il veut que le Christ prenne visage dans notre manière unique d’être au monde : avec notre histoire, notre tempérament, nos talents, nos fragilités et même ce que la vie a parfois cabossé en nous.
Cette intuition prend une force étonnante dans la cathédrale Notre-Dame-des-Anges, à Los Angeles. Entre 1999 et 2002, l’artiste américain John Nava y a créé Communion of Saints, un ensemble de vingt-cinq tapisseries disposées le long de la nef.
Elles représentent 135 saints et bienheureux venus du monde entier, auxquels s’ajoutent douze figures anonymes, dont des enfants, pour évoquer tous ces saints inconnus qui vivent ou ont vécu au milieu de nous. Nava voulait qu’ils ressemblent à de vraies personnes. Il a utilisé des modèles contemporains afin qu’un visiteur puisse presque se dire : cette personne pourrait être quelqu’un que je connais.
Le détail que je vous propose appartient au neuvième panneau du mur nord. On y trouve Andrew Kim Taegon, prêtre et martyr coréen; Agnès, jeune martyre romaine; Bède, moine anglais; Alphonse de Liguori, évêque italien; et John Neumann, né en Bohême et devenu évêque aux États-Unis. Cinq vies. Cinq époques. Cinq univers. Et pourtant, ils sont placés côte à côte, grandeur nature, sans perdre leur visage propre.
C’est peut-être là que l’œuvre rejoint si profondément la Toussaint. Nava ne nous montre pas une humanité devenue uniforme. Il nous montre une communion. Dans l’ensemble de la nef, les figures orientent le regard vers la grande croix lumineuse au-dessus de l’autel. Ce n’est donc pas leur ressemblance entre elles qui les unit. C’est la direction commune de leur regard. Elles deviennent une famille parce qu’elles sont tournées vers le même Christ.
Présentée ainsi, la sainteté devient alors beaucoup plus proche de notre vie quotidienne. Elle peut apparaître lorsqu’une personne pourrait blesser quelqu’un, mais choisit la douceur. Lorsqu’une autre prend le temps d’écouter. Lorsqu’on refuse d’ajouter une parole à une querelle. Lorsqu’on continue de croire que la justice et la paix valent la peine d’être cherchées.
Rien de spectaculaire. Souvent, personne ne le remarquera. Mais peut-être que quelque chose du visage du Christ commence alors à apparaître.
La Toussaint ne nous demande pas d’abord de devenir extraordinaires. Elle nous rappelle qui nous sommes : des enfants de Dieu appelés à lui ressembler. Alors, plutôt que d’essayer de vivre toutes les Béatitudes à la fois, pourquoi ne pas en choisir une? Un seul trait. La douceur? La miséricorde? La paix? La justice? Et regarder où, cette semaine, ce trait pourrait prendre un peu plus de place dans notre manière de vivre.
Nous ne sommes pas appelés à devenir des photocopies. Nous sommes appelés, chacun avec notre propre visage, à laisser apparaître peu à peu quelque chose du Christ.
Claude Pigeon, prêtre