Claude Pigeon, prêtre
03 Jun
03Jun

Dieu prépare encore la table

Parmi mes plus beaux souvenirs d’enfance, il y a l’odeur du pain qui sort du four. 

Entrer dans une boulangerie me donne encore des frissons. 

On peut être occupé.
Absorbé par mille choses. 

Mais dès que cette odeur se répand dans la maison, quelque chose change. 

On ralentit. 

On lève la tête. 

On a envie de se rapprocher. 

Depuis toujours, le pain est beaucoup plus qu’un aliment. 

Il évoque la maison.
L’accueil.
La famille.
La vie partagée.

« Je suis le pain vivant descendu du ciel. » (Jn 6, 51)

Le mot compagnon en dit long à lui seul. 

Il vient du latin com (« avec ») et panis (« pain ») et désigne, à l’origine, la personne avec qui l’on partage le pain. 

Dans toutes les cultures, partager le pain est un geste de proximité, d’amitié et de communion. 

C’est un langage que le cœur comprend spontanément. 

Il n’est donc pas étonnant que Jésus ait choisi précisément le pain pour parler de sa présence. 

La fête du Corps et du Sang du Christ nous ramène à une vérité toute simple : 

Dieu prépare une table. 

Et il nous y invite.

Dans la première lecture de ce dimanche, Moïse rappelle au peuple d’Israël la longue traversée du désert. 

Le désert est un lieu de manque. 

On y découvre rapidement ses limites. 

Et pourtant, Dieu nourrit son peuple avec la manne. 

Chaque jour. 

Pas pour constituer des réserves. 

Mais pour apprendre la confiance. 


Puis Jésus reprend cette image et lui donne une profondeur nouvelle: 

« Je suis le pain vivant descendu du ciel. » 

Il ne dit pas simplement : 

« Je vais vous donner quelque chose. » 

Il dit : « Je me donne moi-même. » 

Voilà le cœur de l’Eucharistie. 

Dieu ne nous offre pas seulement une aide extérieure. 

Il choisit de se rendre proche. 

Assez proche pour devenir nourriture. 

Assez proche pour devenir compagnon de route. 

Assez proche pour accompagner chacune de nos joies, de nos fatigues et de nos espérances.

Nous vivons dans un monde où beaucoup de choses sont accessibles immédiatement. 

Informations. 

Produits. 

Divertissements. 

Et pourtant, plusieurs personnes continuent d’avoir faim. 

Une faim de sens. 

Une faim de relation. 

Une faim d’espérance. 

Une faim de paix intérieure. 

Une faim d’être reconnues et aimées.

L’Eucharistie vient rejoindre cette faim-là. 

Non comme une récompense pour les parfaits. 

Mais comme une nourriture pour celles et ceux qui sont en marche.

Pour les chercheurs. 

Pour les blessés. 

Pour les recommençants. 

Pour tous ceux qui avancent avec leurs questions.

Chaque fois que nous nous approchons de la table eucharistique, nous apportons avec nous notre semaine. 

Nos joies. 

Nos inquiétudes. 

Nos réussites. 

Nos échecs. 

Et le Christ nous accueille tels que nous sommes.

Il ne nous demande pas d’être arrivés. 

Il nous invite simplement à venir. 

Comme on vient à une table où quelqu’un nous attend déjà.

Cette réalité est magnifiquement évoquée dans Le Souper à Emmaüs du Caravage, peint en 1601 et conservé aujourd’hui à la National Gallery de Londres. 

Le maître italien du clair-obscur saisit l’instant précis où les disciples reconnaissent Jésus à la fraction du pain. 

Toute la composition converge vers ce geste. 

La lumière surgit de l’ombre. 

Les mains s’ouvrent. 

Les visages s’éclairent. 

La foi se réveille.

Le Caravage nous rappelle que la présence du Ressuscité n’est pas toujours reconnue immédiatement. 

Mais qu’elle se révèle souvent dans les gestes simples du partage, de l’accueil et de la communion. 

Comme à Emmaüs. 

Comme dans nos familles. 

Comme dans nos communautés. 

Comme autour de la table eucharistique.

Peut-être est-ce aussi ce que nous vivons chaque dimanche. 

Le Christ ne se contente pas de nous parler.

 Il se donne. 

Et il continue de nourrir notre route.

Et si, cette semaine, nous prenions quelques instants pour nous demander : 

Quelle est la faim profonde que j’ai besoin de laisser Dieu nourrir en moi ? 

Et comment puis-je, à mon tour, devenir pour quelqu’un un compagnon de route et un signe de ce pain partagé ?

Bonne Fête-Dieu!

Claude Pigeon, prêtre

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